2016 / Labanque, Béthune

“Dépenses”, exposition collective du 8 octobre 2016 au 26 février 2017

Commissaire d’exposition : Léa Bismuth

Dépenses est la première exposition d’une trilogie, la Traversée des inquiétudes, présentée à Labanque de Béthune et dont le projet est de faire de la forme-exposition le territoire d’une expérience de recherche avec les artistes sollicités. Onze artistes ont été invités à réaliser des oeuvres spécialement pour l’occasion, auxquelles s’ajoutent celles d’autres artistes contemporains ainsi que des oeuvres historiques.
Pour les productions inédites, les artistes ont pris appui sur la Part maudite de Georges Bataille, étude philosophique et économique parue en 1949, dans laquelle l’auteur développe le concept de «dépense», de «perte inconditionnelle». L’économie dont il est question ne dépend donc pas d’une logique de profit et de consommation, mais, plus largement, prend en compte « l’effervescence de la vie», les ressources énergétiques de la Terre et « l’énergie excédante» qui finira pas se diffuser dans le sacrifice, la «consumation» et la brûlure. Face aux bouleversements politiques ou écologiques d’aujourd’hui, la relecture de cet ouvrage apparaît comme une nécessité.

Pour Dépenses, Laurent Pernot réalise trois oeuvres distinctes et interdépendantes, portant en elles une réflexion sur le sauvage, le sacrifice et la peur. Tout d’abord, il s’agit d’une installation sculpturale réalisée à partir d’une copie d’une statue représentant Apollon, modèle de perfection de la statuaire occidentale. Cependant, la figure est ici mise à mal, brisée et ramenée au sol en tel un « gisant » : la tête reste entière, mais elle est brulée et ses yeux sont lacérés, en un écho à l’actualité et à toutes les formes d’iconoclasme interdisant les représentations, symboliques ou divines : « il s’agit d’en revenir à l’histoire des civilisations, à leurs destructions et leurs émergences successives, à l’énergie violente qui escorte souvent les idéologies qui font surgir des sociétés nouvelles, accompagnées de guerres et de destructions. Avec le choix d’Apollon, en intervenant particulièrement sur son regard, il y a un sacrifice, une perte, un aveuglement, une profanation, explique Laurent Pernot qui insiste aussi fortement sur la nature de phénix des statues qui meurent : le phénix renait toujours de ses cendres, car il y a une survie possible par-delà la destruction.
Avec la pièce sonore Gardiens, c’est parallèlement une peur invisible et sans cesse repoussée qui est mise en scène de manière suggérée. Pour réaliser cette installation interactive jouant sur les déplacements des spectateurs grâce à des capteurs de mouvement, l’artiste utilise des cris de chiens de garde enregistrés au Brésil, de nuit, dans une enceinte sécurisée. C’est toute la question de la domestication de la violence, ainsi que celle de l’ambivalence de l’attirance et de la répulsion et des peurs les plus instinctives, qui sont ici mises en espace et détournées puisque, plus les spectateurs approchent de la source sonore, plus les cris des Cerbères s’éloignent jusqu’à disparaitre : la rumeur effrayante demeure toujours inaccessible, l’offensive écartée ou peut-être tout simplement fantasmée. Ce concert de bêtes sauvages fait bien entendu appel à l’imaginaire mythique qui a toujours accompagné la figure du chien, meutes de chiens errants ou loups solitaires, domesticables, mais à l’animalité mystérieuse.
Toujours dans cette démarche alliant énergie des instincts et sophistication formelle, Laurent Pernot réalise une série de peintures avec du sang humain — son propre sang et le sang des autres artistes de l’exposition, en un clin d’oeil au « don » du sang et au concept de potlatch à l’oeuvre dans La Part Maudite. L’utilisation du sang pour réaliser des œuvres obéit à une longue histoire, des fétiches africains recouverts de matières sacrificielles, à La Messe pour un corps de Michel Journiac (performance de 1969 pendant laquelle l’artiste distribua du boudin réalisé avec son propre sang) ou aux toiles sanglantes et cérémonielles de l’Actionniste viennois Hermann Nitsch. Mais ici, Laurent Pernot cherche encore autre chose en couvrant les murs de motifs de briques qui rappellent des constructions et des murs à l’intérieur de maisons. La couleur du sang séché s’approche de celle de la terre et de ses sédiments abondants. Il s’agit donc moins là d’entrer dans un rapport au sacré et au rituel, que de célébrer le vivant et sa richesse fertilisante, soulignant le caractère indissociable de l’humain et de la nature. Laurent Pernot, en ce sens, s’approcherait au plus près des deux tendances évoquées par Nietzsche dans La Naissance de la tragédie : l’Apollinien et le Dionysiaque.
Léa Bismuth

Avec Antoine d’Agata, Manon Bellet, Anne-Lise Broyer, Clément Cogitore, Rebecca Digne, mounir fatmi, Kendell Geers, Marco Godinho, Yannick Haenel, Benoît Huot, Michel Journiac, Pierre Klossowski, Édouard Levé, Victor Man, Ana Mendieta, Laurent Pernot, Eric Rondepierre, Lionel Sabatté, Julião Sarmento, Gilles Stassart, Agnès Thurnauer