2007 / 1ASPACE, Hong-Kong, Chine

“Beyond miracles”, exposition personnelle du 4 au 27 mai 2007

Commissaire d’exposition : Cornelia Erdmann

Les silhouettes en apesanteur de Laurent Pernot évoquent ces instants de suspension, la subtilité de l’entre-deux, sa fragilité aussi. Dans cet univers onirique, on titube, on chancelle, on hésite, on bat des ailes sans pouvoir s’envoler ; l’éphémère, l’intermittent, le précaire interrogent, mais sans angoisse, car le souvenir est aussi une façon de renaître.

Après une formation technique, Laurent Pernot fréquente le terreau fertile du Studio national d’art contemporain du Fresnoy, et développe un travail photographique, avant d’aborder de nouveaux supports narratifs et visuels : « A ce moment-là, la discipline même de la photographie subissait de plein fouet l’arrivée du numérique, bouleversant ainsi l´ensemble de son économie et de ses usages. J’étais alors fasciné par les applications nouvelles qu’elle rendait possible. Tout d’abord, je me suis intéressé au support du livre d’artiste, qui permettait de faire se rencontrer mes images avec mon travail d’écriture, tout en révélant des univers narratifs déjà latents dans mes précédents travaux. Une photographie renferme, un livre déploie.

« Et peu à peu, cette contamination des mots avec les images m’a donné l’envie d’élaborer des mises en scène, en abordant cette fois l’animation numérique, tout en remplaçant les textes par des sons. Puis naturellement, j’en suis venu à réaliser des œuvres audiovisuelles plus importantes, lors de mon séjour au Fresnoy, avec les moyens du cinéma, puis de la vidéo. Un livre déploie, un film met en symphonie. »
La question des « territoires de l’imaginaire » est au centre du travail de Laurent Pernot, rappelant la « négation du réel » élaborée par Sartre. Car paradoxalement, « plus l’image recule par rapport au monde, plus notre attitude imageante lui substitue des totalités invisibles, irréelles. » L’exposition Beyond Miracles , présentée à 1Aspace dans le cadre du French May, dévoile cet onirisme, ce questionnement sur l’imaginaire, l’émiettement poétique du réel. La vidéo se présente, autonome ou intégrée à un dispositif d’installation. Transition incertaine voire précaire entre deux âges ( Gravity, 2006); deux moments de l’esprit, l’oubli et le souvenir ( Still Alives, 2006), deux états moléculaires ( Particles, 2004). Les identités se contorsionnent sous les effets maîtrisés de l’animation, du vidéo compositing, du morphing, des projections lumineuses. Dans la vidéo Confusion (2004), posé sur un corps chancelant, le visage se démultiplie et se fait palimpseste de nos identités, des représentations que je me fais de moi, de celles qu’autrui m’imposent. « Suis-je un seul et même homme ou un être que les circonstances et les passions rendent à chaque fois différent, une suite de personnages juchés les uns sur les autres, tels que les évoque Proust à la fin de la Recherche du temps perdu? » Et la diversité des supports s’impose comme une nécessité.

« Les questions liées au temps, à l’identité, à la représentation, à la mémoire et à l’effacement, ne cesseront d’en appeler au mélange des genres, car ce sont bien les dialogues permanents d´un support à un autre qui ont fait l’œuvre de notre modernité. »

Laurent Pernot a pris part à de nombreuses expositions collectives en France, de Fabrica : Les yeux ouverts au Centre Georges Pompidou (Paris en 2006) à Aller retour virtuel, programmation Artskool , à Mains d’œuvres (St Ouen, 2007), et à l’étranger (International Photo Festival de Wuyishan, Chine en 2004 ; Changdong Art Studio, The Uncertainty of Stars , Musée national d’art contemporain, Séoul, Corée en 2007). Invité en résidence, il a présenté son travail au Japon, en Italie, en Allemagne, en Norvège, au Canada et en Corée. Laurent Pernot ne pense pas la résidence comme un moment fini, mais bien comme un processus créatif aux possibilités multiples qu’il s’agit de penser en amont, de repenser pendant, de dépasser a posteriori.

« Il existe une vraie part d´inconnu et de rencontre lors d’une résidence, et c’est cela sans doute qui m´intéresse le plus. »

« De manière générale, je suis avant tout sensible à l’environnement direct de la résidence, à son histoire, à son climat, qu’elle soit en métropole ou en zone rurale. Bien que mon travail soit de qualité très subjective et poétique, je sonde le quotidien à l’image d’un écrivain, timidement, méticuleusement, en recul par rapport au monde. A la différence, déterminante, que l’inspiration ne me vient pas en restant assis sur une chaise, tel le sentiment selon lequel que tout reste à découvrir. »

La collaboration avec 1a Space s’inscrit dans cette même volonté de rencontre artistique et d’échange interculturel. Elle offre l’opportunité de se laisser envahir par une « méditation sur la relation entre le temps, la lumière, la mémoire », telle que les vidéos en écho de For Ever nous le suggèrent. Une robe blanche, posée à même le sol, s’anime par des projections lumineuses de corps qui la font se mouvoir un instant avant de disparaître, alors que des écrans suspendus exposent des visages irréels et presque inquiétants, résultats de surimpressions digitales de plusieurs photographies d’albums de famille. Ou quand l’identité se dilue, la mémoire se dissout, le vivant s’évanouit. Pour renaître, autrement.

Charlotte Lesourd, mai 2017